Tradition des tarots de Marseille

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#1 03-01-10 12:00:45

Charly Alverda
Membre Soleil
Date d'inscription: 29-03-08
Messages: 854

La reine Atta

Bonjour

Pour tous les amoureux de la Nature :

UNE SCIENCE ANCESTRALE

Roger GODEL


Depuis plus d'un an j'observe un horticulteur travaillant à son jardin sous nos fenêtres. il hante sa terre depuis l'aube jusqu'à la venue du soir. A la manière dont il prend soin de ses arbres, dont il porte sur eux la main - une main au geste sûr, prémédité, bénéfique - on reconnaît l'homme de grand savoir. Son savoir découle d'une laborieuse expérience acquise au cours des années, jointe à des dispositions naturelles comme à l'amour du métier. Si j'en crois les confidences qu'il m'a faites, le savoir-faire artisanal l'emporterait en lui - et de beaucoup - sur les connaissances intellectuelles. Il en sait tout juste autant, dit-il, qu'une araignée sur sa toile. Son admiration émerveillée pour la vie l'instruit en silence et l'assagit.
Ce Socrate des jardins prétend ne rien connaître ne rien comprendre. Mais les fleurs qui ornent sa terre répandent une grâce et un arôme incomparables, les fruits mûris dans son enclos ont plus de saveur. plus de beauté que ceux du voisinage.
Sans doute, il a su choisir pour peupler son jardin les meilleures variétés de plants; mais serait-ce là l'unique secret de sa réussite ? La sélection ne peut, à elle seule, assurer le succès d'une culture de choix ; elle exige au surplus, du travailleur une compétence, une assiduité. une sollicitude intuitive de tous les instants. Le monde animal nous en fournit un témoignage saisissant quand il expose à nos yeux la besogne des fourmis cultivatrices de champignons. Ces insectes - tout particulièrement ceux du genre Atta, originaire du Brésil - détiennent dans leur patrimoine héréditaire ce savoir complexe avec l'outillage propre à l'exécution de l'oeuvre. Faut-il croire que les minuscules ganglions nerveux d'une fourmi Atta portent dans le montage de leurs réseaux le jeu entier des actes nécessaires à la culture d'une champignonnière ? Avant de toucher à ce problème regardons travailler les industrieuses fourmis brésiliennes dans leurs jardinets souterrains. Nous choisirons pour nous aider le docteur Autuori, de I'Institut biologique de Sao-Paulo.

Le savant biologiste nous introduit par une chaude journée d'orage auprès d'une jeune vierge ailée prête à prendre son élan pour le vol nuptial, Au moment de partir pour l'aventure d'où elle redescendra mère et fondatrice en puissance d'une colonie, elle a pris dans sa cavité infrabuccale un fragment de champignon. Cette plantule précieuse, d'une espèce unique et inconnue ailleurs, lui servira, quelques heures après son retour à la terre à ensemencer le jardin de la communauté à venir.
Retombant des hauteurs, au retour du vol nuptial où elle s'est perdue au ciel, la reine rejette l'inutile apparat de ses ailes, puis elle fore en terre un puits vertical qui s'achèvera, quinze centimètre sous la surface, par une chambre oblongue coiffée d'une coupole parfaite.
Dans le centre de la salle aux parois lisses (1) que la jeune reine s'est bâtie, le germe végétal est déposé ; il sera traité, au fil des heures et des semaines, avec une savante et rituelle sollicitude. A la bénéfique croissance de ce minuscule buisson dispensateur de vie est suspendu le sort du petit peuple que la reine - encore solitaire - va bientôt produire au monde. En attendant de mettre bas ses premiers oeufs. elle dispense au fascinant végétal des soins analogues à ceux qu'une prêtresse, parmi les hommes d'autrefois, devait accorder à une plante d'immortalité. Dans cette comparaison je vois autre chose qu'une banale figure de langage ; elle couvre une similitude réelle. Comme la protagoniste d'un drame sacré, la fourmi Atta, génératrice de vie, affirme par gestes et rites, une dialectique hautement significative que sa tradition lui inspire. L'une aussi bien que l'autre renoue par des actes traditionnels le lien profond de mutuelle dépendance qui unit sa vie animale au monde des plantes.

Si on m'objecte que la fourmi opère inconsciemment, si l'on soutient qu'elle ne possède en propre, aucune connaissance de la portée biologique de ses actes, j'acquiesce. Bien sûr, l'ignorant insecte obéit seulement aux injonctions que son patrimoine héréditaire lui impose ! La logique de sa conduite ne lui est nullement attribuable. Aucune réflexion ni préméditation personnelles n'interviennent dans ses performances si éclairées : les messages qui en ordonnent les séquences émergent des abîmes impersonnels de l'espèce. Telle est la source du « savoir » dont la bête porte en elle l'archaïque secret.
C'est bien au dévoilement d'une connaissance impersonnelle que la jeune reine Atta nous fera assister, si nous sommes admis, au mystère de son jardin nocturne. A vrai dire aucun regard humain ni animal n'a jamais contemplé l'actrice solitaire tandis qu'elle accomplit au naturel les rites qui président à la naissance de son peuple. Aussi secrète sous sa coupole parfaite qu'une reine d'Egypte dans son hypogée, elle mène à terme son oeuvre dans l'obscurité. Il a fallu toute l'ingéniosité et les artifices de laboratoire du docteur Autuori, pour exposer au jour ce scénario en miniature d'une cosmogonie.
Sur le semis de champignons qu'elle a déposé dans la chambre, close à présent de partout, la reine émet et répand une liqueur brune - jus nourricier pour la culture ; si la goutte est trop grosse et déborde la plantule, elle en retire l'excédent. à maintes reprises elle ingurgite, malaxe, régurgite le semis.
En quatre à cinq jours, le jardinet se couvre d'une fine brousse de filaments et prend de l'extension : la royale cultivatrice y applique ses mandibules, étire, déroule, comprime les fines chevelures ; elle stimule, nourrit le jardin.
Moins de deux semaines après sa fondation. la culture a pris la forme de douze à quinze petits parterres distincts que la reine visite et traite séparément. Au milieu de ce fin duvet floconneux, elle dépose comme dans un nid son couvain.
Désormais le scénario va progressivement se compliquer. La reine, tout en poursuivant avec persévérance son labeur de jardinière, produit deux variétés d'oeufs, très différentes par leur taille et leur destination. Les plus petits, en germant peupleront la colonie de larves et d'ouvrières. Les plus gros - émis en quantité considérable - blancs et mous, servent seulement de nourriture à la pondeuse : elle en nourrit aussi ses larves et ses ouvrières dès leur venue au monde.

Quatre-vingt-dix jours après l'établissement de la champignonnière, le jardin produit enfin son fruit ; à l'extrémité des hyphes pelotonnés croissent de petites boules nutritives les « Kohlrabi ». Leur apparition amorce des changements décisifs dans le régime alimentaire et les activités collectives du petit peuple souterrain. Durant vingt jours environ la colonie consomme à la fois les gros oeufs  blancs d'alimentation pondus par la reine et les fruits détachés de l'arbre de vie. Mais ces fruits avant d'être déposés sur la bouche des larves immobiles dans leur couveuse, doivent subir un délicat traitement. L'ouvrière, qui les a cueillis au jardin, les retourne avec dextérité entre ses pattes antérieures et ses mandibules, les malaxe en une masse humide, granuleuse, puis s'en va introduire la pâte entre les pièces buccales des larves à nourrir.
La scène mérite de nous retenir encore un moment. Écoutons l'étrange récit du docteur Autuori, qui parvint à suivre pendant quinze heures sans interruption la vie de la communauté : " une larve est en train de consommer un oeuf d'alimentation que lui donne une ouvrière : une seconde ouvrière apporte un « Kohlrabi »  et prend la place de la première qui enlève de la bouche de la larve le reste de l'oeuf d'alimentation puis l'ingère elle-même, ou bien l'offre à une autre larve ; pendant ce temps la seconde ouvrière continue l'alimentation de la larve avec le « Kohlrabi ». Par suite de leur immobilité, les larves s'alimentent seulement quand la nourriture leur est offerte par la reine ou les ouvrières.
C'est à l'occasion d'un congrès consacré, à l'instinct que le savant biologiste de Sao-Paulo, a déposé ce remarquable dossier. A travers la précision scientifique du document passe le souffle de la vie. Les scènes dont il déroule le jeu devant notre regard révèlent derrière leurs séquences les fondements d'une logique. A cette logique de la conduite animale si expressive, il manque la raison raisonneuse mais non le savoir. Car tout organe, et la moindre cellule isolée ou en groupe, aussi bien que l'individu enclos dans sa totalité indivisible, détiennent une science authentique, irréfutable. A tout instant cette science passe en actes ; elle fait ses preuves en exerçant sa fonction.
Le savoir traditionnel qui inspire la reine des fourmis Atta et sa colonie ne réside nullement dans les ganglions cérébraux de l'insecte, si perfectionnés soient-ils. Il occupe la bête tout entière sans avoir en aucun lieu une résidence d'élection...

... Et pourtant une science du comportement, une connaissance directe et pratique de soi, est dévolue en particulier à chacun de nos organes.
Si nous explorons avec impartialité le contenu de notre héritage biologique nous y découvrons sous le fatras qui l'obscurcit, d'inestimables richesses en potentiel. La vie qui se manifeste en chaque homme aujourd'hui ne débute nullement avec sa naissance - ni même avec l'instant de sa conception. Elle remonte sans rupture de continuité, au fil des générations aussi loin que notre regard peut la suivre, prolongeant encore au-delà son cours. Avant d'aboutir à notre frêle existence elle a traversé, comme un immense fleuve triomphal, des centaines de millénaires. Ses eaux, pour nous parvenir, ont rompu ou contourné des barrages et des obstacles en nombre incalculable. La continuité qui relie individuellement au plus lointain passé, par le fil ténu des générations tient du miracle. Il eut suffi, pour interrompre la chaîne qui conduit à ma naissance, qu'un seul de mes ancêtres, aux temps quaternaires, ait été mis en pièces par un fauve, avant d'avoir procréé le descendant nécessaire. il est incontestable - que c'est en partie du moins - à une suite d'heureux hasards que nous devons le privilège d'être venus au monde. Mais aurions-nous vu le jour si la vie qui a couru jusqu'à nous sa périlleuse aventure ne détenait en potentiel les ressources inventives, l'ingéniosité. la sagesse nécessaire à sa préservation ?

La lignée dont nous sommes les héritiers actuels nous lègue un patrimoine colporté à travers les épreuves sans nombre des temps géologiques avec cet héritage elle nous a tranmis les secrets qui lui permirent de vaincre les millions d'années d'une carrière terrestre jalonnée d'embûches et d’assauts.
Dans ces secrets ancestraux inscrits parmi les normes de sa nature l'humanité a puisé le meilleur de sa science tout au long de l'histoire : elle continue d'en prospecter, à son insu, la réserve inexhaustible. De cette source d'information immanente à la vie jaillissent l'inspiration de l’artiste et du poète, l'intuition clairvoyante du savant, la sage conduite de l'artisan. L’horticulteur épris de son jardin en reçoit, à travers son amour, l'enseignement. Mais aussi la fourmi industrieuse lui doit la connaissance de son art.

Ce foyer distant éclaire de haut et par soudaines fulgurations l'intelligence mais reste hors d'atteinte de la raison. C'est à la vigilance, au recueillement dans la quiétude de l'esprit, qu'il accorde ses plus valables informations : et sans doute l'attitude réceptive qui ouvre l'entendement aux messages venus de la profondeur répond-t-elle chez l'homme à une disposition innée. Depuis l'aube de son histoire, l'humanité sait pratiquer d'instinct, ce retrait vigile de la conscience en expectative devant la vie intérieure.

                 
(1)     La voûte est régulière, les parois sont parfaitement lisses, sans aucune fente ou dépression. Les petites racines qui peuvent se trouver là, sont soigneusement rognées au ras des parois », M. AUTUORI, La fondation des sociétés chez les fourmis champignonnistes du genre "Atta" loc. cit pages 82-83.

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